Quand les colonies de frelons asiatiques s’effondrent sans raison apparente
Certaines colonies de frelons asiatiques disparaissent sans destruction, sans piège, sans cause visible. Des mâles apparaissent parfois trop tôt, et les nids n’atteignent jamais leur plein développement. Une étude scientifique publiée en 2026 dans la revue PNAS apporte aujourd’hui une clé de lecture nouvelle : un mécanisme génétique ancien, invisible, mais déterminant pour la survie des colonies. Ce que le terrain montrait déjà commence enfin à s’expliquer.
Au printemps, certains nids de frelons asiatiques disparaissent sans explication.
Aucune intervention humaine.
Aucune destruction.
Aucun événement visible.
Pourtant, le signal était là dès le départ.
Des mâles apparus trop tôt.
Et une colonie déjà condamnée… sans le savoir.
Un détail troublant observé sur le terrain
Depuis plusieurs années, des professionnels, et nous les premiers, constatent des phénomènes récurrents chez le frelon asiatique (Vespa velutina) :
- des mâles observés très tôt dans la saison, parfois dès le printemps ;
- des nids primaires qui stagnent, ne dépassant jamais un stade précoce ;
- des colonies qui s’effondrent seules, sans pression humaine apparente ;
- des zones où le frelon alterne entre forte expansion et chute brutale.
Longtemps, ces observations ont été attribuées au climat, au hasard ou à des conditions locales défavorables.
Mais aujourd’hui, la science apporte une lecture beaucoup plus profonde.
Allo Frelons • Repère terrain
Mâle de frelon asiatique : comment le reconnaître vite
Deux indices suffisent presque toujours : deux ronds jaunes sous l’abdomen + absence de dard.

Lecture rapide de l’image
Signes visibles à l’œil nu
- Deux taches rondes jaunes (vue de dessous)
Sur la face ventrale du bout de l’abdomen : si elles sont présentes, c’est un mâle.
- Bout d’abdomen non pointu
Les deux derniers segments sont échancrés (pas “en aiguille”).
- Pas de dard fonctionnel
Le mâle ne peut pas piquer, contrairement aux ouvrières et aux reines.
Le frelon asiatique n’est pas “mal organisé” : il est génétiquement contraint
Pour comprendre ce qui se joue, il faut entrer dans l’intimité biologique des hyménoptères — la famille qui regroupe abeilles, guêpes, fourmis… et frelons.
Chez ces insectes, le sexe ne fonctionne pas comme chez les mammifères :
- un œuf non fécondé donne un mâle ;
- un œuf fécondé ne donne une femelle que si certaines conditions génétiques sont réunies.
Sinon, le développement bascule.
Quand la génétique produit des mâles… au mauvais moment
Dans une colonie de frelons en bonne santé, le début de saison est simple :
👉 la reine produit presque exclusivement des ouvrières, indispensables à la croissance du nid.
Or, sur le terrain, on observe parfois l’inverse :
des mâles apparaissent très tôt, alors que la colonie est encore fragile.
Ce n’est ni un choix, ni une stratégie adaptative.
C’est le signe d’un déséquilibre biologique profond.
L’étude qui a permis de comprendre ce que le terrain montrait déjà
En janvier 2026, une étude majeure a été publiée dans l’une des revues scientifiques les plus prestigieuses au monde : Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS).
Menée par une équipe internationale de chercheurs (Allemagne, France, autres pays européens), dont une équipe basée à Tours, cette étude s’est intéressée à un mécanisme fondamental :
comment le sexe est déterminé chez les abeilles, guêpes et frelons — y compris Vespa velutina.
Retrouvez l’étude en source de cet article.
Un “interrupteur” biologique vieux de 150 millions d’années
Les chercheurs ont identifié une zone clé du génome, appelée ANTSR, qui agit comme un véritable interrupteur biologique.
- Si cet interrupteur fonctionne correctement, l’œuf fécondé devient une femelle.
- S’il fonctionne mal, l’individu devient un mâle, même si la colonie avait besoin d’ouvrières.
Ce mécanisme existe depuis plus de 150 millions d’années chez les hyménoptères.
Il est ancien, robuste… mais dépend fortement de la diversité génétique.
L’introduction en Europe, une seule fondatrice, faible diversité génétique
Le frelon asiatique n’est pas arrivé en Europe en grand nombre.
Il est issu d’un très petit groupe d’individus fondateurs, très probablement une seule fondatrice.
Résultat : une diversité génétique faible, transmise de génération en génération.
Dans ce contexte, certaines reines produisent des œufs fécondés qui ne peuvent pas donner de femelles fonctionnelles.
Ces œufs deviennent alors des mâles diploïdes, inutiles pour le développement de la colonie.
Pourquoi certaines colonies échouent sans cause visible
Quand une colonie produit trop de mâles au lieu d’ouvrières :
- elle n’atteint jamais une taille suffisante ;
- elle ne peut pas assurer correctement la défense ou l’approvisionnement ;
- elle s’effondre avant même d’être pleinement visible.
Pas besoin de piège.
Pas besoin de destruction.
La colonie était fragilisée dès sa fondation.
Pourquoi le phénomène se répète dans les mêmes zones
Le plus troublant, c’est que ces échecs ne sont pas isolés.
Les jeunes reines issues d’une saison héritent :
- du même patrimoine génétique appauvri,
- et s’accouplent localement avec des mâles génétiquement proches.
Certaines zones peuvent alors connaître des cycles d’expansion puis d’effondrement, indépendamment du climat ou des actions humaines.
Quand le comportement renforce la fragilité
Sur le terrain, on observe parfois des répétitions frappantes :
- même type d’arbre,
- même hauteur,
- même orientation des nids.
Chez les insectes sociaux, certains comportements peuvent être transmis de manière indirecte, via le développement et l’environnement précoce.
Dans un contexte de faible diversité génétique, cette capacité d’adaptation peut paradoxalement devenir une rigidité, transformant un avantage initial en piège évolutif.
Ce que cela change pour notre compréhension du frelon asiatique
Ces découvertes invitent à changer de regard.
Un nid qui échoue :
- n’est pas forcément mal placé,
- n’est pas toujours victime d’un stress extérieur,
- peut être le résultat d’une trajectoire biologique déjà compromise.
La présence de mâles précoces n’est pas une curiosité.
C’est un signal d’alerte biologique.
Pourquoi cette lecture est essentielle aujourd’hui
Cette étude ne dit pas que le frelon asiatique va disparaître.
Mais elle montre que son implantation repose sur des équilibres fragiles, souvent invisibles.
Comprendre ces mécanismes permet :
- de mieux interpréter les observations de terrain,
- d’éviter les conclusions simplistes,
- et de replacer chaque colonie dans une dynamique plus large.
Conclusion – Lire les signaux plutôt que subir les phénomènes

Le frelon asiatique est souvent perçu comme un envahisseur uniforme et implacable.
La réalité est plus nuancée.
Certaines colonies prospèrent, d’autres échouent très tôt.
Ces différences ne relèvent pas uniquement du hasard, mais d’une histoire biologique invisible, inscrite dans la génétique et le développement de l’espèce.
Chez ALLO FRELONS, nous sommes convaincus que l’efficacité durable passe par la compréhension.
Lire les signaux biologiques — plutôt que réagir uniquement aux conséquences — est aujourd’hui un enjeu majeur pour tous les professionnels confrontés au frelon asiatique.
🌱 Pourquoi cet article a sa place chez ALLO FRELONS
Comprendre le frelon asiatique, c’est mieux anticiper, mieux expliquer et mieux intervenir.
Parce que derrière chaque nid se cache une histoire biologique complexe… et que c’est en la comprenant que l’expertise prend tout son sens.
Sources:
- Conservation évolutive profonde d’un locus déterminant le sexe sans homologie de séquence | PNAS. Auteurs : Chuanxin Yu, Dean Hodapp, Safira Moog, Simon Dupont, Eric Darrouzet, Claudia Isabelle Keller Valsecchi, Thomas Joseph Colgan, Qiaowei Pan, Hugo Darras.
- Travail de veille et d’analyse de Rémi Castagné, ALLO FRELONS 12.
Dernière modification le janvier 15, 2026 par Guillaume Castagné
