Guillaume Castagné qui jette des articles à la poubelle car les informations ne sont pas les bonnes
janvier 12, 2026

8 000 reines piégées ? Pourquoi ces articles racontent une belle histoire… mais une mauvaise science

Par Guillaume Castagné
Décryptage

Chaque printemps, certains sites web, qui ont pour but de faire davantage cliquer que de donner des infos justes et utiles, recyclent les mêmes “recettes miracles” anti-frelon asiatique : spectaculaires, rassurantes… et ultra-cliquables. Le problème ? Une grande partie raconte n’importe quoi — Ces articles aggravent la situation en détruisant les insectes utiles.

Chaque printemps, le même récit revient dans certains pseudo-médias :
👉 un village mobilisé,
👉 un mélange “miracle” bière–vin blanc–grenadine,
👉 des milliers de reines de frelons asiatiques éliminées,
👉 des ruches sauvées.

C’est spectaculaire. C’est rassurant. C’est très cliquable.
Mais c’est aussi profondément trompeur.

Chez ALLO FRELONS, nous travaillons toute l’année avec des apiculteurs, des collectivités et des techniciens de terrain. Et ce que nous voyons ne correspond pas du tout à ce storytelling simpliste.

Voici pourquoi ces articles posent problème — et pourquoi ils peuvent même aggraver la situation.

Si vous êtes une mairie, une collectivité ou que vous avez pour mission de conseiller le public sur la lutte contre le frelon asiatique, vous pouvez télécharger, imprimer et afficher cette affiche.

Le mythe n°1 : « Une reine piégée = un nid en moins »

C’est l’argument central de ces articles.
Il est faux, et pour 2 raisons principales:

👉 Une reine capturée n’est pas forcément une reine fondatrice.

Au printemps, il y a beaucoup plus de reines de frelons asiatiques que de nids possibles sur un même territoire. Elles entrent donc naturellement en concurrence entre elles (lutte intraspécifique de printemps) : manque de nourriture, emplacements limités, affrontements directs. Une grande partie de ces reines meurt sans aucune intervention humaine. Quand on piège au printemps, on ne supprime pas vraiment des nids futurs : on réduit surtout la concurrence entre elles, ce qui laisse plus de ressources aux reines restantes.

Résultat : le nombre final de nids est souvent quasiment le même, avec ou sans piégeage. C’est un mécanisme naturel largement ignoré par les articles sensationnalistes, mais bien connu sur le terrain.

👉 Au printemps, on piège aussi :

Ce que capturent réellement les pièges bouteilles DIY au printemps

  • Abeilles (domestiques et sauvages), attirées par le sucre
  • Bourdons, pollinisateurs essentiels mais très vulnérables
  • Syrphes, indispensables à la pollinisation et à la lutte contre les pucerons
  • Papillons (surtout nocturnes), maillon clé des chaînes alimentaires
  • Guêpes solitaires, utiles et non agressives
  • Mouches auxiliaires, importantes pour les sols et la décomposition
  • Frelons européens, espèce locale utile à l’équilibre naturel
  • Fourmis, qui nourrissent comme tous les autres insectes les oiseaux
  • Quelques frelons asiatiques (Vespa velutina)

Au printemps, tous ces insectes sortent d’hibernation et lancent leur reproduction. Les piéger à ce moment-là, c’est supprimer des espèces utiles avant qu’elles ne se multiplient, ce qui fragilise tout l’écosystème. Moins d’insectes, c’est moins de pollinisation, moins de nourriture pour les oiseaux, et à terme des impacts directs sur l’agriculture, les jardins, l’apiculture et les activités humaines. En voulant lutter contre un nuisible, on finit par déséquilibrer durablement la nature.

En utilisant des pièges à noyade (bouteille plastique ou autres), on fini par déséquilibrer les écosystèmes plus que ne l’aurait fait le frelon asiatique lui-même. Moins d’insectes = moins d’oiseaux. Les insectes qui ont les cycles de reproduction les plus courts reviennent en premier (par exemple le moustique tigre qui n’a alors plus de prédateur).

Enfin, aucune vérification sérieuse n’est faite sur les milliers de “reines” annoncées.
On parle de chiffres bruts, sans identification entomologique, sans protocole scientifique, sans contrôle indépendant.

📉 Résultat : on affiche des scores impressionnants… sans savoir ce qui a réellement été détruit.

En France, la réduction du nombre de nids n’apparaît que lorsque le piégeage est répété de manière très intensive, sur plusieurs années de suite et à grande échelle.
Rien à voir avec quelques bouteilles bricolées autour d’un village pendant deux mois.

Travaux de l’ITSAP‑Institut de l’abeille

Le mythe n°2 : « Le vin blanc rend le piège sélectif »

C’est probablement l’erreur la plus grave, répétée mot pour mot par des pseudo-médias.

👉 Non, le vin blanc ne rend pas un piège sélectif.
👉 L’alcool n’empêche absolument pas la capture :

  • des papillons nocturnes,
  • des syrphes (pollinisateurs majeurs),
  • des guêpes solitaires,
  • des mouches auxiliaires
  • des fourmis

Ce type de piège reste :
❌ non normé
❌ non contrôlé
❌ non sélectif
❌ destructeur pour la biodiversité locale

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Dire le contraire, c’est désinformer.

🍺 Ce que fait vraiment l’alcool
Des études sur les pièges à bière et à vin montrent qu’ils attirent une grande diversité d’insectes : coléoptères saproxyliques, lépidoptères nocturnes, hyménoptères sociaux (guêpes, fourmis, frelons) et de nombreux autres arthropodes.​
Dans ces dispositifs, la bière ou le vin augmentent fortement le nombre total d’individus et d’espèces capturés, sans cibler spécifiquement une seule espèce.

Guillaume Castagné, ALLO FRELONS
image 4 - 8 000 reines piégées ? Pourquoi ces articles racontent une belle histoire… mais une mauvaise science

Un mélange bière–vin–grenadine agit comme un aspirateur à insectes opportuniste, pas comme un outil sélectif contre Vespa velutina.​
Les frelons asiatiques s’y noient… mais en compagnie de nombreux pollinisateurs et insectes auxiliaires.

Le mythe n°3 : « Le piégeage de masse au printemps est une solution »

C’est ici que le bon sens écologique disparaît totalement.

Les études de terrain montrent que :

  • le piégeage de printemps n’a pas d’impact mesurable durable sur la pression du frelon asiatique, sauf en cas de piégeage maillé, organisé et collectif sur le long terme sur un territoire donné,
  • les colonies se compensent naturellement,
  • les pertes infligées sont souvent inférieures aux dégâts causés sur les autres insectes.

📚 Ce que montrent les études de terrain

  • Une étude de 2023 sur plusieurs modèles de pièges conclut que, avec les outils actuels, le piégeage de printemps est “inefficace pour gérer la population de V. velutina et environnementalement non durable”, à cause du nombre très élevé d’espèces non ciblées tuées.
  • D’autres travaux trouvent que, pour chaque frelon asiatique capturé au printemps, certains pièges peuvent tuer en moyenne entre 10 et 100 insectes non ciblés, selon le modèle.
  • Malgré ces efforts, la dynamique globale de l’invasion (expansion du frelon, densité de nids) n’est pas significativement infléchie dans les zones déjà colonisées.

👉 En clair :
On détruit massivement des espèces utiles…
pour un bénéfice quasi nul sur Vespa velutina.

Le mythe n°4 : « Les chiffres prouvent l’efficacité »

8 000 reines.
550 frelons.
70 captures chez un particulier.

Ces chiffres impressionnent, mais ils ne veulent rien dire sans :

  • taux de capture par piège,
  • proportion réelle de Vespa velutina,
  • comparaison avec une zone témoin,
  • suivi des nids l’année suivante.

📌 Aucun de ces articles ne fournit ces données.
📌 Parce qu’ils ne cherchent pas à informer, mais à performer sur internet avec des algorithmes qui favorisent les contenus sensationnalistes.

En recherche, l’efficacité d’un dispositif ne se mesure jamais au “nombre de reines dans un seau”.
On regarde par exemple : le taux de capture par piège et par jour, la proportion exacte de Vespa velutina parmi les captures, la comparaison avec des zones témoins non piégées et surtout l’évolution du nombre de nids sur plusieurs années.​
Sans ces éléments, les “8 000 reines” restent un chiffre marketing, pas un résultat scientifique.

Guillaume Castagné, ALLO FRELONS

Ce que disent vraiment les professionnels de terrain

Chez ALLO FRELONS, nous défendons une approche :

  • basée sur l’observation réelle,
  • compatible avec la biodiversité,
  • cohérente à long terme.

👉 La seule action réellement efficace, aujourd’hui, reste :
✔️ la détection précoce des nids,
✔️ leur destruction professionnelle,
✔️ un signalement coordonné avec les communes,
✔️ des stratégies de piégeage ciblées et coordonnées, jamais du piégeage aveugle.

Le reste, ce sont des rustines médiatiques.

Le vrai danger de ces articles

Le problème n’est pas seulement qu’ils soient faux.
Le problème, c’est qu’ils donnent bonne conscience.

🟡 “J’ai mis un piège, j’ai agi.”
🟡 “Le problème est réglé.”

Pendant ce temps :

  • les nids secondaires se développent,
  • la pression sur les ruches explose en été,
  • la biodiversité locale s’effondre en silence.

En donnant l’illusion qu’un simple cocktail bière–vin–grenadine suffit à “sauver les ruches”, ces articles détournent l’attention des actions réellement recommandées par les organismes techniques et les pouvoirs publics : repérage des nids, interventions spécialisées, suivi pluriannuel.​
On conforte les citoyens dans un geste simple mais peu utile, au lieu de les impliquer dans une véritable stratégie de lutte coordonnée.

En conclusion : méfiez-vous des cocktails miracles

Le frelon asiatique est un sujet sérieux, complexe, documenté.
Il mérite :

  • de la rigueur,
  • de l’humilité,
  • de la responsabilité.

Pas des recettes de cuisine recyclées chaque printemps pour faire du clic.

👉 Informer, ce n’est pas rassurer à tout prix.
👉 Informer, c’est parfois dire que la solution simple n’existe pas.

Et c’est exactement ce que nous continuerons à faire chez ALLO FRELONS.

À propos de l’auteur

Guillaume Castagné est cofondateur d’ALLO FRELONS. Il travaille sur les enjeux de biodiversité, d’espèces invasives et de déséquilibres écologiques, en s’appuyant sur des données scientifiques et l’observation de terrain auprès d’apiculteurs, de collectivités et de techniciens.

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Dernière modification le janvier 12, 2026 par Guillaume Castagné